Je m’appelle René MUHINDO et je vis à Bunia en République Démocratique du Congo. Aujourd’hui j’ai choisi de raconter mon histoire, non pas pour exposer la douleur mais témoigner de ce qui peut naître même au cœur des épreuves les plus dures. J’ai découvert qu’au milieu du manque, du silence et des luttes invisibles, peut grandir une force inattendue : une foi discrète, souvent invisible, mais profondément vivante. Une foi capable de résister, de soutenir et, avec le temps transformer une vie.
Mon histoire commence bien avant les mots que j’écris aujourd’hui. Elle prend racine dans les saisons marquées par la faim, l’incertitude et des combats douloureux et silencieux. Des moments où chaque journée semblait être une épreuve, et où l’avenir paraissait flou, presqu’inaccessible.
Pourtant derrière ces réalités, quelque chose se construisait en moi. Sans bruit, sans reconnaissance, au cœur du manque, une force prenait forme. Et c’est cette force, née dans l’ombre, qui a progressivement changé ma manière de voir la vie et de continuer à avancer. Pour comprendre cette force, il faut revenir au point de départ, durant ces moments difficiles où tout moment a commencé.
En grandissant, j’ai été vite confronté à une réalité difficile : celle de ne pas pouvoir répondre à mes besoins essentiels.
Les larmes d’une mère qui n’avait que la foi face à la faim de ses enfants
Je suis né dans une famille marquée par la séparation des parents. Très tôt ma mère s’est retrouvée seule, avec six enfants à élever, sans soutien et avec des moyens limités. Elle-même avait grandi dans la précarité et la vie ne lui a pas laissé le temps de se relever avant de devoir porter les autres.
C’est cette réalité qui l’a motivée à se battre malgré tout pour changer le parcours de ses enfants. Ma mère n’avait pas de travail stable. Elle enchaînait des petits métiers, passant d’une opportunité à une autre, simplement pour nous permettre de vivre et d’aller à l’école. Elle faisait du porte-à-porte pour proposer les soins de beauté ou les services de ménage…Grâce à ses efforts, mes 5 sœurs et moi avons été tous scolarisés. Certains d’entre nous sont même allés à l’université. Mais derrière cette apparente avancée, la situation était dure pendant longtemps.
Déjà à l’âge de 7 ans, il arrivait souvent qu’elle rentre à la maison les mains vides. Ces soirs-là, la faim devenait notre compagnon silencieux. Pourtant, au lieu de céder au désespoir, elle transformait ces moments en instants de foi. Elle trouvait une manière de nous maintenir débout. Quand c’était possible, elle préparait la bouillie et donnait une tasse à chacun.
Une fois en 1994, même cette tasse a manqué. Elle est rentrée impuissante, pleurant. Elle nous a fait sortir dehors pour un moment. Après la prière et la louange quelque chose changeait en nous. La faim n’a pas disparu mais une paix/énergie intérieure inexplicable nous a envahis. C’est comme si, au milieu du manque de nourriture, une présence invisible nous portait.
Très tôt le matin, vers 4heures, elle s’est levée pour prier encore. J’ignore ce qu’elle disait à Dieu, mais je sentais que quelque chose se passait. Vers 7 heures, nous sommes partis à l’école, le ventre vide. La pluie était tombée pendant la nuit. Les chemins étaient glissants, remplis de boue, et je me souviens bien que je n’avais pas de chaussures. Nous n’avions pas les moyens d’en acheter.
Je suis arrivé en classe aux côtés de ma sœur. Nous étions encore enfants, mais déjà confrontés aux réalités qui nous dépassaient. Malgré tout, ma mère n’a pas arrêté de nous transmettre son courage : « étudier et prier ». Ce courage a eu un impact positif dans ma vie.
A la récréation, vers 10 heures, j’ai aperçu ma mère discuter avec le Directeur d’école. Peu après, elle nous a appelés et nous a mis à part dans un coin. Elle avait apporté quelques bananes dans un sac. Nous les avons mangées avec joie. Elle nous regardait avec une profonde satisfaction, comme si ce simple geste était une victoire. L’instinct de ma mère semblait simple mais son courage m’a transmis tout ce qui me motive aujourd’hui devant les difficultés professionnelles ou quand je suis malade.
Aujourd’hui encore cet amour me fait vibrer. En tant que parent, il m’arrive de me souvenir de la douleur de cette période de mon enfance. Sur le chemin de l’école, certains jours en marchant, je sentais comme si j’allais tomber parce que mes pieds ne me portaient plus. En classe, assis, le ventre de fois vide, je devais rester attentif, écouter, comprendre, mémoriser, comme si tout allait bien, alors que tout au fond de moi, une voix intérieure criait le contraire.
A travers le temps, la faim n’est plus devenue seulement une sensation physique. Elle a fini par se transformer en une épreuve silencieuse que j’ai affrontée souvent. Ce parcours marqué par la faim silencieuse m’a appris la compassion et l’attention envers ceux qui souffrent.
Ces événements m’ont appris à reconnaître le courage d’un enfant qui a faim, mais qui mobilise toute son énergie pour rester attentif en classe ou dans un groupe éducatif. Je reconnais facilement sur le visage d’un enfant, les signes de la faim cachée derrière l’effort d’apprendre. A force de se retrouver dans cette condition, certains élèves agissent comme sils devaient s’excuser d’exister : ils deviennent discrets, occupent moins d’espace, ne prennent pas la parole en classe...
Parce que j’ai vécu moi-même cela, je peux dire avec assurance aujourd’hui que : certains enfants n’étudient pas seulement pour réussir. Ils étudient pour survivre. Tous les enfants ne vont pas à l’école dans les mêmes conditions. Certains se battent pour rester en classe malgré la faim et les difficultés. Pour eux, l’école n’est pas un confort mais une lutte et un espoir de sortir de leur situation.
Aujourd’hui la vie m’a souri. Dieu a essuyé mes larmes : j’ai épousé une femme merveilleuse et sage, j’ai eu des bons amis à l’église et au travail, j’ai rencontré des bonnes personnes qui m’ont soutenu.
Ce que la foi construit en silence
« Il faut apprendre à naviguer dans un océan d’incertitudes à travers des archipels de certitude ». Edgar Morin
Au terme de ce récit, une chose apparaît clairement : derrière chaque larme, chaque nuit de faim et chaque désespoir, une force invisible s’est construite- une foi patiente, résistante et transformatrice- que la phrase de John C Maxwell décrit : « les moments difficiles ne sont pas là pour durer, mais pour nous transformer ».
La foi ne supprime pas les difficultés, mais elle donne la force de les traverser. La foi n’a pas seulement été un refuge, elle a été un chemin, une force et une réponse. La vie n’a pas simplement souri : elle m’a transformé. A travers l’amour de ma mère, la présence des amis sincères et le soutien inattendu de certaines personnes. Tous ont été mes gardiens silencieux.
Mon histoire n’est pas unique. Elle est le reflet silencieux de milliers d’autres vies qui avancent dans l’ombre, sans reconnaissance mais avec courage. Ce témoignage n’est pas un appel à la pitié mais une invitation à regarder autrement : à reconnaître la dignité personnelle dans la lutte, la grandeur individuelle dans la persévérance et la lumière dans l’obscurité. Edgar Morin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »
René MUHINDO
Si vous désirez apprendre plus sur mes récits ou partager le vôtre, veuillez m’écrire à muhindorene@gmail.com ou vous inscrire à mon blog « Les gardiens silencieux »